Le vieux au chat

Les joues et les yeux qui tombent, il redresse ses petites lunettes avec son index tordu. Essayant de lire les lignes tremblantes, il émane de son nez et de sa bouche de petits sons. Enfoncées dans ses chaussons à carreaux, ses chaussettes montent à mi-mollet. Quelques poils ébouriffés sont étranglés par les élastiques.

Effilochée et délavée, sa robe de chambre bleu foncé entrouverte ne laisse pas de doute quant à la date de sa sortie d’usine. Et ce constat en est de même pour la pelote de poils informe qui se laisse couler sur les cuisses antiques du vieil homme. Seules deux petites oreilles, abimées par les nombreuses aventures du matou maté à plus d’une reprise, se dressent accompagnées d’un bâillement dégageant une odeur de mauvaise haleine féline fétide.

Tout doucement, au rythme de la pendule, sa tête entame une lente chute en avant. Le journal vient recouvrir le chat qui semble ne pas s’en inquiéter. La main gauche du vieux, molle, pend dans le vide. Il a la bouche entrouverte, une goutte de salive semble vouloir s’échapper. Des lunettes glissent lentement le long de son nez, jusqu’à être retenues par ses narines et une protubérance ressemblant à une verrue.

Après quelques temps, le silence rythmé du tic tac de la pendule se trouve gêné par le petit ronflement du matou, rapidement rattrapé par celui de son maître. Tous deux paisibles, ils rêvent sous leurs paupières.
Soudain, quelqu’un frappe à la porte. Le vieil homme et le chat sont réveillés en sursaut. Le temps de se remettre de ce rapide roupillon et de comprendre ce qu’il se passe, il répond d’une voix agacée :

« Ça vient, ça va, j’arrive ! »

Il se départ de son journal et du chat mécontent, qui ne se prive pas de prendre la place du vieux, encore chaude. En grognant, il s’avance doucement vers la porte, courbé, en se tenant à tout ce qu’il trouve. Arrivé derrière la porte, il regarde à travers le judas. Son œil s’écarquille.
Après un instant d’hésitation, il se regarde dans le miroir posé sur sa commode du dix-huitième en chêne, se recoiffe, se redresse et tente de donner un semblant de forme à sa robe de chambre. Il passe un rapide regard dans son salon pour vérifier que rien ne peut choquer, puis il prend une grande inspiration. Il saisit la poignée et ouvre la porte tout en disant un « bonjour » enjoué suivi d’un grand sourire.
La jeune fille qui venait de frapper lui sourit en retour et cède sa place à une femme d’une soixantaine d’années.

« Bonjour, que diriez-vous de pouvoir lire des passages de la bible dans les journaux ? Seriez-vous content de pouvoir lire ceci : – Il dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. –
Seriez-vous… »

« Je ne suis pas intéressé. » dit le vieux en fermant la porte.

Il retourne vers son fauteuil tout en râlant et voit le chat à sa place.
« Maudit matou ! Allez Chester, laisse-moi ma place, s’il te plait. »

Le chat ne réagit pas d’un broc. Le vieux pousse un nouveau grognement. Il va en direction de la cuisine. C’est alors que le chat lève la tête, oreilles dressées. Un oiseau vient chanter devant la fenêtre entre-ouverte.

Le matou se dresse, s’étire puis descend maladroitement. Il vient s’assoir au-dessous de la fenêtre. Il renifle l’oiseau en remuant la queue. Après une réflexion quelque peu rapide, il s’élance lentement vers le haut de la fenêtre. Alors que le matou se hisse sur le rebord, le vieux revient un verre d’eau à la main.

« Chenapan ! Que fais-tu là ?! » dit le vieux d’une grosse voix.

Le chat, étonné et un poil effrayé loupe l’oiseau et dégringole. Le visage du vieux s’assombrit.

« Chester ! »

Le vieux va tout de suite à la fenêtre, l’ouvre en grand et regarde s’il peut apercevoir son chat. Deux étages plus bas, le matou un peu sonné marche en zigzag.
Le vieux empoigne sa canne et ses clés, met ses lunettes de soleil, son béret et file à sa porte. Avant de sortir, à son habitude, il regarde le portrait de son amour de jeunesse, perdu de vu après la guerre. Puis, il enfile sa veste et se rend à l’ascenseur.

Un soleil trop chaud sévit en cette journée d’août. Mais tant pis, ce chat, c’est tout ce qu’il lui reste. Il s’élance à la recherche de Chester, qui n’est évidemment pas resté sous la fenêtre.

« Chester ? Où es-tu ? Chester ? »

 

Au loin, il voit le matou hésiter à traverser une avenue très passagère.

« Chester, non ! Reviens-là ! » dit-il le plus fort qu’il peut.

Il accélère la cadence, trottine presque. Le chat n’a toujours pas tenté, mais il hésite toujours. Alors qu’il se trouve à quelques mètres, le chat prend sa décision et s’empresse de traverser entre les voitures. Le vieux, effrayé à cette idée ne peut s’empêcher de verser une larme.

« Chester ! »

 

Il le suit en esquivant les voitures tout en brandissant sa canne. Les automobilistes le klaxonnent.

« Allez vieux crouton ! Il y a des passages piétons plus loin ! »

 

« Dégage le vioc’! » dit un autre.

Malgré les insultes et la rage palpable des usagers de la route, il réussit à traverser.

« Chester ? »

Aucune trace du chat.

« Chester… Chester ! » dit-il en criant aussi fort que lui permettent ses vieux poumons.

Une voiture de police s’approche. Un agent en sort et vient voir le vieux.

« Monsieur, ça va aller ? Comment vous appelez-vous ? »

 

« Je m’appelle Carl et je cherche mon chat Chester. »

« Très bien Monsieur Carl, suivez-moi, on va vous retrouver votre chat. » dit l’agent en le prenant par l’épaule.

Il l’aide à entrer à l’arrière de la voiture puis se met au volant.

Après un long moment en voiture, le vieux demande s’il peut se soulager la vessie suivi de quelques questions :

« Pourquoi ne tournez-vous pas dans le quartier ? Pourquoi ne pas aller au poste faire une déposition ? »

« Ne vous en faites pas, on est arrivés. » dit l’agent en sortant.

 

Il va lui ouvrir la porte en lui demandant de le suivre.

« Vous voilà entre de bonnes mains maintenant. Allez, je vous le laisse ! » dit-il en partant.

Le vieux redresse la tête et voit trois personnes habillées en blouse blanche.

« Bienvenue à la Maison du dernier repos Monsieur. On vous fait visiter ? »

« Non ! Qu’est-ce que je fous là ? Hein ? Je veux Chester ! »

« Monsieur, vous ne vous souvenez pas ? La dernière fois que vous aviez traversé la route sans passer par les passages prévus à cet effet, on vous a dit que si ça se reproduisait, ce serait la maison de repos. »

« Mais, Chester… »

« Ne vous inquiétez-pas, on vous donnera une photo de lui… »

On l’accompagne au salon. Il est triste. Il regarde partout mais ne reconnait rien. Il se sent perdu. Il n’est pas chez lui. Et son chat…
Seul, il ne sait plus rien. Comment récupèrera-t-il ses affaires ? Et comment ils retrouveront le chat ?
Soudain, dans cette confusion, une chose ou plutôt quelqu’un retient son attention. Un visage connu, mais qui ?

Tout d’un coup, son visage s’illumine, il se rapproche de la personne assise, faisant du tricot sur le canapé.

 

« Elsa ? » dit-il d’un air étonné.

Elle relève la tête tout autant interloquée et laisse s’échapper un grand sourire.

« Carl ! »

« Comment est-ce possible, on ne s’est jamais retrouvés ! » dit-il en la prenant dans ses bras. « Tu n’as pas changé, c’est incroyable de t’avoir reconnu ! »

 

« J’ai tout de même vieilli, mais tu es aussi beau que jadis » répond-t-elle en souriant.

 

Dans son malheurs, Carl retrouve un bonheur.

Rapidement, il prend ses repères, notamment grâce à Elsa. Il reprend des habitudes. Il aime lire dans son fauteuil à côté de la fenêtre, comme avant, toujours un peu solitaire, mais avec Elsa. La vue est moins belle, mais les oiseaux sont bien beaux.

Après quelques années, il a pris toutes ses marques. Triste d’avoir perdu un ami fidèle, il vit l’amour perdu. Mieux vaut tard que jamais. Ils jouent à des jeux de société, elle lui apprend le tricot et il lui lit le journal. À chaque anniversaire, grande ou petite occasion, il lui offre une fleur de papiers qu’il a confectionné lui-même. En papier, car Élsa n’aime pas cueillir les fleurs, elles en meurent. Et le papier, ça se froisse, mais ça ne meurt pas. Ils dorment ensemble quelques fois, l’un derrière l’autre, malgré les douleurs et les membres engourdit. Ils mangent du maïs soufflé devant des films avec les autres, puis rigolent en se voyant sourire et se lançant quelques maïs. Il est là lors de la première perte d’équilibre sévère d’Élsa et l’accompagne à l’hôpital. Il est là également à toutes les autres fois. Elle est là pour l’aider à manger quand il tremble trop où à se lever du canapé. Ils s’aiment.
Dans sa chambre, il lit les grands titres en redressant ses lunettes. Des oiseaux s’agglutinent autour de la mangeoire, devant sa fenêtre. Quelqu’un vient frapper à sa porte.

« J’arrive ! »

Il se lève et va ouvrir. C’est Elsa.

« Vient Carl, il parait qu’il y a quelque chose de génial qui vient d’arriver, tout le monde est dans le salon. Tu viens ? »

« Arf, j’arrive » répond le vieux. « J’suis obligé de venir ? J’ai mal au dos… »

« Viens je te dis, ça vaut le coup ! » répond Élsa.
Comme à son habitude avant de sortir de sa chambre, il prend sa canne et regarde le portrait de son chat Chester, posé sur le meuble à côté de la porte de sa chambre. Après un soupire, il passe la porte et accompagne Elsa dans le salon. Elle lui prend la main.
Tout le monde à l’air intéressés par quelque chose, mais quoi ? Le vieux se fait une place au milieu des résidents. Pourquoi tant d’agitation, ce n’est pas normal… Il se sent perdu dans cette confusion. La moindre instabilité le perturbe sans son chat. Rien n’est pareil sans lui. Alors qu’il commence à paniquer, il aperçoit quelque chose qu’il connait bien. Un son et un pelage reconnaissables. Son cœur se met à battre très fort, il faut savoir ce que c’est.

 

« Laissez-moi voir, poussez-vous j’vous dit ! » dit le vieux énervé par toute cette agitation.

Là, au milieu de la foule, flatté de toute part, l’air perdu, le gros matou qu’est Chester reconnait son vieil ami. Le chat avait été retrouvé par une association qui le trouvant fort bien sympathique et plutôt sédentaire. Les bénévoles venaient d’en faire présent à la maison de repos et ses résidents.

Le vieux se met alors à quatre pattes malgré les douleurs et le matou vient se loger dans ses bras. La chaleur de son chat retrouvée, son odeur similaire, ses doux ronrons, c’est bien Chester.

Heureux, le vieux sent alors son cœur partir, tout comme lui flottant sur un nuage blanc. Plus de douleur, plus de contrainte de mouvement, juste du bonheur, oui du bonheur.  Comme un cocon, où rien ne peut plus le toucher, plus rien ne le privera à nouveau de son chat et de ce moment magique. Non, pas même ces sons aigus et ces lumières tournoyantes, ni ces voix lointaines, non, plus rien, plus rien.

 
Antoine Le Blet

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