Imperceptible

Imperceptible

 

– « J’ai pris sa tête et j’l’ai écrasée avec l’étau. J’avais 13 ans. C’était l’première fois qu’j’enlevais la vie à une être humain. »

Du haut de son mètre quatre-vingt-treize, ce grand gaillard timide ne paye pas de mine devant son chocolat chaud, à me raconter son existence troublante. Après une gorgée de son nectar de prédilection, il reprend :

– « Mama, j’l’ai pas connue. C’est Bunică qui m’a pris au chaud d’ses ailes. Elle m’a jamais trouvé assez bien. D’toute façon, elle n’aimait pas Mama. Elle disait qu’elle lui avait arrachée la pizdă avant d’avoir poussée son premier pleur. »

Les mains tremblantes, il avale un bout de tarte aux myrtilles. Il tient sa cuillère et son couteau à beurre comme un enfant malhabile. Il m’a confié venir dès qu’il le peut dans ce petit restaurent ouvrier.

– « Moi, j’fais jamais de pleurs. Bunică me l’reprochait souvent. Elle disait que j’n’ai pas d’cœur. Elle m’répétait ça en boucle en m’tapant avec une vieille antenne d’voiture. J’aime les crispiz. Elle voulait jamais m’en acheter. Quand elle en achetait, elle m’confisquait mes bols après qu’j’y ai gouté. »

Je ne sais pas quoi penser de cet homme qui a l’air si fragile. Un enfant perdu dans un corps d’adulte face à un monde qu’il n’a pas l’air de comprendre. Il parle en mâchouillant ses mots, qui me demande de beaucoup tendre l’oreille, surtout avec sa tendance à mettre du roumain dans ses phrases.

– « Au village, on m’appelait Vasile vacuum ou Vava. C’est pour ça qu’mon oncle m’a pris. Elle m’avait appelée Vava en me frappant une fois d’trop. C’est pas qu’ça f’sait mal, j’trouvais pas ça correct’. C’est d’puis ce moment que j’suis parti d’mon pays. J’n’y suis jamais r’tourné et on m’a plus jamais appelé Vasile vacuum. J’suis content. »

Vacuum veut dire vide. Pourtant, ce n’est pas du vide que je vois dans ses yeux. J’y vois de la tristesse. La tristesse d’une enfance volée. Une angoisse jaillit en moi. Cet homme vêtu d’un jeans, d’une vieille veste de l’armée ample uniformément kaki et d’un bonnet de laine noir me trouble de plus en plus.

– « D’puis mes quinze ans, j’tue parce qu’on me l’demande. J’pose pas d’question parce qu’on me l’demande. Tommy m’aide là d’ans. Nous sommes comme Batman et Robin. Jamais eu d’ennui avec la police. Ils n’ont jamais eu l’temps pour m’en faire. Tout s’passe tellement vite et bien. Y a toujours quelqu’un pour nettoyer derrière. »

Les morts dont Vasile parle, ce sont des affaires sans suite ou trop vite bouclées. Généralement, il n’y a pas de témoin, pas de véritables preuves. Une rumeur circule sur le « Cereals Boy » ou le CBoy, mais personne ne sait qui c’est. Nous sommes que trop peu de journalistes sur ces affaires. Les seuls qui ont réussi à aller plus loin que les autres ne sont plus là pour en parler. Ai-je cet homme devant moi ? Est-ce le dernier que je verrais de mon existence ? Est-ce lui que j’avais vu à la gare ? Je commence à regretter d’être venu ici.

Allez, il faut que je me reprenne. Je ne peux pas tout gâcher comme ça. Il faut que je me concentre.

– « J’peux faire seize heures de route sans m’endormir. Ma seule condition est d’pouvoir manger quand j’le souhaite. On est très mobiles, mais j’aime cet endroit. J’sais pas pourquoi, mais j’aime bien te parler. Personne me parle. Les parents éloignent leur progéniture. Les gens changent de banc. J’sais pas pourquoi. »

Mainhattan, le centre d’affaire le plus important du pays, centre névralgique de toute cette histoire. Le système frontalier permet à l’organisation et ses sous-fifres d’agir n’importe où sans à se soucier des services douaniers. J’ai souvent entendu des rumeurs quant à son lien avec les russes, mais je n’y vois aucune liaison, ni même avec un quelconque groupe d’extrême droite. J’y vois une organisation complexe mais je n’en comprends pas le sens. Comment pourrait-il y avoir un lien entre l’affaire Flükiger et l’inconnu d’Isdal ? Pourquoi retrouve-ton également la présence du CBoy dans des disparitions en France, Allemagne, Autriche et Pays-Bas ? J’ai devant moi le lien entre toutes ces affaires et un nombre incalculable d’autres. À chaque fois la présence d’un homme ou d’un duo. À plusieurs reprises, on retrouve bien leur présence sans pouvoir affirmer que c’est eux. Ils s’organisent également comme leader, alors en deux groupes composés de deux à six éléments autour de CBoy ou son coéquipier. Ça a été le cas pour quelques affaires dont celle de Piotr Jaroszewicz en Pologne en 1992 ou celle du Bar du Téléphone en 1978.

Bon, il va bien falloir que je tente d’avoir d’autre info.

– « Pourquoi avoir accepté de me parler ? »

CBoy me regarde avec ce qui ressemble à un léger sourire.

– « J’vous aime bien vous savez. On sait très bien qui vous êtes, M’sieur Larsen. »

À cet instant, je me sens prit d’une angoisse étouffante. J’ai l’impression de porter le poids du monde sur mes épaules.

– « Faites pas c’te tête Victor. Laissez-moi finir ma tarte. Pouvez-vous me remettre votre téléphone ? »

Sans vraiment réfléchir, je lui tends mon cellulaire. Sur le stationnement du restaurant isolé dans la campagne, une camionnette d’une entreprise de fret se gare. Un homme en sort. Il s’allume une cigarette en nous regardant. Vasile finit d’avaler sa tarte et vide son bol de chocolat. Il dépose une poignée de céréales sur la table.

– « Venez Victor. » dit-il en se levant.

– « Ce n’était pas prévu ça ! »

Ma réponse était peut-être un peu brusque.

– « Ne m’obligez pas à faire ça. »

Je suis prostré sur mon banc. Il m’est impossible de bouger. J’ai peur. La serveuse et les cinq clients nous fixent, comme pour tenter d’analyser la situation.

– « Victor ? »

À sa voix, je comprends que quelque chose va se passer si je ne bouge pas. Mais il m’est impossible de le faire.

– « Monsieur, ça va ? Vous voulez qu’on appelle la police ? » demande la serveuse.

La main de la serveuse se pose sur le téléphone doucement. L’homme à la cigarette la jette et l’écrase avec son pied, puis marche vers nous. Elle décroche le téléphone doucement et approche son autre main pour composer un numéro, tout en nous regardant.

Vasile tend soudainement un révolver vers la serveuse et lui tire une balle dans le front. Je vois la douille être expulsée au ralenti, je suis comme figé. Il abat ensuite deux clients. Là encore, les douilles rebondissent dans le restaurant. Deux autres sortent en courant. À peine passé la porte, ils se font tuer d’une balle chacun par l’homme à la cigarette qui marche vers le restaurant.

CBoy va ensuite dans la cuisine. J’entends alors un tir, suivi quelques secondes après d’un deuxième. Dehors, deux autres tirs se font entendre.

Il reste plus que moi et un jeune garçon d’environ dix ans. CBoy s’assoie en face de lui. Il le regarde puis lui tend une poignée de céréales. L’autre homme qui est entré dans le restaurant regarde CBoy d’un air blasé. Il dépose les céréales sur la table, se lève, me prend par le bras et m’emmène à l’arrière du van. Dans le restaurant, un tir baigne l’endroit d’un silence glaçant.

Il est 13h49 à ma montre. On est le cinq mai 2002 et je ne suis – toujours – pas mort.

 

 

 

Antoine Le Blet

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